Charles Couillard

Identifier une arme

Fusil hérité : l'identifier, le dater, et savoir si l'on peut encore tirer avec

Ce qu'un armurier regarde avant de dire quoi que ce soit, dans l'ordre, et ce qu'il ne dira jamais depuis une photo

Par Charles Couillard, armurier d’art Publié le

Fusil juxtaposé MAC calibre 12/70 avant remise en état, posé sur l'établi

Un fusil sorti d'une armoire après une succession pose toujours les mêmes questions : qu'est-ce que c'est, de quand, peut-on tirer avec, et que vaut-il. Les trois premières se lisent en grande partie sur l'arme elle-même, sous les canons et sur la bascule, à condition de savoir où regarder et de ne rien démonter au-delà des canons. La quatrième, je ne la traite pas, et j'explique pourquoi.

01Où sont les indices

Presque tout ce qu'une arme dit d'elle-même est frappé à deux endroits que l'on ne voit pas quand elle est fermée : les plats des canons, c'est-à-dire le dessous des canons au niveau des chambres, et la table de bascule, la surface sur laquelle les canons reposent. Pour les voir, retirez la longuesse, basculez les canons et séparez-les de la bascule. C'est le seul démontage nécessaire, et c'est celui que tout fusil à canons basculants prévoit.

Vous y trouverez trois familles de marques. Les poinçons d'épreuve, frappés par un banc d'épreuve officiel, qui disent dans quel pays l'arme a été éprouvée, avec quelle poudre, à quel calibre et parfois en quelle année. Les marques du fabricant ou du revendeur, souvent sur les canons, la bascule ou la bande. Et un numéro de série, quand il y en a un. Les mots que j'emploie ici, bascule, longuesse, plats, table, sont dans mon lexique bilingue de l'armurerie si l'un d'eux vous manque.

Où sont les indices : un juxtaposé ouvert, canons et longuesse séparésSchéma d'un fusil juxtaposé démonté en trois parties, canons, longuesse et bascule avec crosse, avec six repères : bande, plats des canons, longuesse, table de bascule, platines, col de crosse.Où sont les indices : un juxtaposé ouvert, canons et longuesse séparésSCHÉMA, PAS UNE ARME PRÉCISEBande : nom du fabricant ou du revendeurPlats des canons : poinçons, calibre, chambreLonguesse : numéro répétéTable de bascule : poinçons répétés, numéroPlatines et bascule : marques, gravureCol de crosse : la fente se cherche ici
Les poinçons, le calibre et la chambre sont sous les canons, au niveau des chambres ; la table de bascule et la longuesse répètent le numéro ; le col de crosse est l'endroit qui fend. Schéma, pas une arme précise.

02D'où il vient, et de quand

Les poinçons d'épreuve sont la pièce la plus fiable, parce qu'ils ont été frappés par un organisme officiel et qu'ils sont documentés. Les deux bancs que je documente, Liège et Saint-Étienne, ont éprouvé la grande majorité des fusils de chasse anciens que l'on trouve en France.

Un fusil belge porte l'ovale « ELG ». Couronné, il a été éprouvé après juillet 1893 ; sans couronne, avant. Un lion au-dessus des lettres « PV » signale l'épreuve à la poudre sans fumée, apparue en 1898. Et surtout, depuis 1922, une petite lettre frappée près des poinçons donne l'année de l'épreuve : c'est le dateur liégeois de mon répertoire, une lettre, une année. Cette année est celle de l'épreuve, pas forcément celle de la fabrication ni de la vente.

Un fusil stéphanois porte les poinçons du Banc d'Épreuve de Saint-Étienne : « PT » sous une couronne pour l'épreuve ordinaire à la poudre sans fumée, à partir de 1900, « PS » ou « PM » couronnés pour les premières poudres sans fumée, ce qui place l'arme avant le milieu des années 1920, « F » couronné pour la poudre noire. Saint-Étienne n'a jamais frappé de lettre d'année : on date par la combinaison des poinçons et par les indices que je liste dans le répertoire.

D'autres bancs existent, Birmingham et Londres, Eibar, Gardone, Suhl, avec leurs propres marques, que mon répertoire ne couvre pas encore. Et un fusil américain ne porte en général aucun poinçon d'épreuve national, les États-Unis n'ayant pas de banc d'épreuve officiel : l'absence de poinçon est alors un indice, pas une anomalie.

Un fusil de Liège se lit poinçon par poinçon, ovale, lion, losange et lettre annale, dans l'article sur les poinçons ELG.

03Le calibre et la longueur de chambre

C'est la question qui décide de la cartouche, et c'est celle qui blesse quand on la néglige. Un calibre 12 n'est pas un calibre 12 : la chambre fait 65 mm, 70 mm ou 76 mm, et la cartouche doit être de la longueur de la chambre ou plus courte, jamais plus longue. Une cartouche de 70 tirée dans une chambre de 65 s'ouvre dans le cône de raccordement au lieu de s'ouvrir dans la chambre, et la pression monte au-delà de ce pour quoi l'arme a été éprouvée.

Les tables officielles de la CIP, l'organisme qui fixe les normes d'épreuve en Europe, donnent pour le 12/65 une douille de 65 mm au maximum et une chambre de 2 pouces 1/2 ; pour le 12/70, une douille de 69,8 mm et une chambre de 2 pouces 3/4 ; les deux sont limités à la même pression moyenne maximale de 740 bar, quand le 12/76 monte à 1 050 bar. Les anciens calibres 16 sont très souvent chambrés en 65.

Sur un fusil de Liège, la longueur de chambre est frappée avec le calibre dans un cartouche, « 12-70 » ou « 16-65 », depuis 1924 ; avant, le calibre seul figurait dans un losange, sans longueur. Sur beaucoup de fusils anciens, la chambre a pu être rallongée après coup par un armurier, sans nouvelle marque. C'est pourquoi l'armurier ne se fie pas au marquage : il mesure la chambre à la jauge. Ne commandez pas de cartouches avant cette mesure.

Le détail, marquages, jauge et calibre 16, est dans l'article 12-65 ou 12-70.

Une douille de 70 dans une chambre de 65 s'ouvre dans le côneDeux coupes de canon superposées : en haut, une douille de 65 mm dépliée s'arrête au début du cône de raccordement d'une chambre de 65 ; en bas, une douille de 70 mm déborde de 5 mm dans le cône.Une douille de 70 dans une chambre de 65 s'ouvre dans le côneCOUPE SCHÉMATIQUE, LONGUEURS DE DOUILLE CIP 12/65 ET 12/70chambre 65 mmcônedouille dépliée 65 mm12/65, cartouche de 65chambre 65 mmcônedouille dépliée 70 mm12/65, cartouche de 70Les cinq millimètres de trop se déplient dans le cône : la pression monte au-delà de l'épreuve.5 mm dans le cône
Coupe schématique d'une chambre de 12/65, avec la douille dépliée d'une cartouche de 65 puis de 70. Les cinq millimètres de trop se déplient dans le cône de raccordement, et la pression monte au-delà de ce pour quoi l'arme a été éprouvée. Longueurs de douille d'après les tables CIP ; le cône est figuré, pas coté.

04Les canons : acier ou damas

Un canon damas, ou « twist », est fait de rubans d'acier et de fer soudés en spirale autour d'un mandrin ; on le reconnaît au motif qui apparaît sous la finition, torsades ou chevrons, parfois seulement à la lumière rasante. Ces canons ont été fabriqués jusqu'au début du XXe siècle et la plupart ont été éprouvés à la poudre noire, ce que les poinçons disent : un « F » couronné à Saint-Étienne, un ovale « ELG » sans lion « PV » à Liège. Un canon damas portant l'épreuve à la poudre sans fumée existe, mais il faut le lire sur les plats, pas le supposer.

La position des bancs d'épreuve britanniques, qui font autorité sur ce sujet, est nette : les munitions à grenaille d'acier, même standard, ne se tirent pas dans un fusil à canons damas ou twist, et pour les armes portant des poinçons antérieurs à 1954, ils recommandent une réépreuve plutôt qu'un avis.

Ce qui tranche vraiment, ce n'est ni le motif ni l'âge, c'est l'épaisseur des parois des canons, mesurée en plusieurs points, l'absence de bosse, de piqûres profondes et d'alésage agrandi. Les règles d'épreuve britanniques de 2006 le disent en chiffres : un canon de fusil dont l'âme a été agrandie de plus de 0,2 mm au-delà de la cote marquée, par usure ou par travail, est réputé hors d'épreuve, comme toute arme dont une pièce fortement sollicitée de la bascule a été modifiée ou remplacée ; et un canon présenté en réépreuve doit être exempt de rouille, de piqûres, de bosses et de renflements, la bascule serrée sur la face. Ces mesures se font à l'établi, avec des instruments, et aucune photo ne les remplace. Un fusil peut aussi être présenté à nouveau au banc d'épreuve : c'est ce qui a été fait pour le Winchester de mon diplôme, éprouvé au Banc National d'Épreuve de Saint-Étienne à 2 750 bar, avec certificat.

J'ai consacré un article aux canons damas : ce que les poinçons disent, ce que les bancs disent, ce que seule la mesure des parois tranche.

05L'état général, ce que vous pouvez voir vous-même

Quatre observations ne demandent aucun outil, chambres vides.

La fermeture. Arme fermée, une main sur la crosse, l'autre sur les canons, cherchez un jeu entre les canons et la bascule. Un fusil qui « claque » ou qui bouge n'est plus étanche : on dit que les canons ne sont plus sur la face.

Les canons. À contre-jour, regardez l'extérieur pour les bosses et les rayures, puis l'intérieur, l'âme, pour les piqûres, ces petits cratères de rouille ancienne. Une âme brillante et lisse est bon signe ; une âme grise et grenue demande une mesure.

Le bois. Le point faible est le col de crosse, juste derrière la bascule, là où le bois est le plus mince : cherchez une fente, même fine, et un jeu entre le bois et le métal. Une crosse fendue se répare, mais pas en y coulant de la colle.

Le mécanisme. Armez et laissez retomber les chiens à vide, chambres vides et canons vers le sol : les chiens doivent tenir l'armé sans s'échapper au moindre choc, et les détentes partir franchement.

Ces observations vous disent si l'arme mérite une visite ; elles ne remplacent pas le contrôle. À l'établi, l'armurier mesure l'épaisseur des canons et la longueur de chambre, vérifie la fermeture et le verrouillage, et regarde l'intérieur de la bascule. C'est seulement après qu'il peut dire : oui, avec telle cartouche ; ou non, et voici pourquoi.

Pour lire l'intérieur d'un canon après nettoyage, voyez « est-ce normal ? » ; pour la rouille et le bronzage, ce qu'on peut faire soi-même ; pour une fente au col, réparer ou remplacer.

06Et ce que ça vaut ?

Je ne le dirai pas, ni ici ni par message, et ce n'est pas une politesse. Ce site n'est pas une boutique : je ne vends pas, je ne fais pas de devis et je n'estime pas. Une valeur dépend du fabricant, de l'état réel, de ce qui est d'origine et de ce qui a été refait, de l'épreuve, et d'un marché qui bouge ; elle se donne l'arme en main, par quelqu'un dont c'est le métier, un armurier professionnel ou un commissaire-priseur spécialisé. Ce que je peux faire ici, c'est vous aider à savoir ce que vous tenez, pour que la conversation avec eux parte des faits.

Si vous achetez plutôt que vous n'héritez, la liste de ce que je vérifie avant d'acheter vaut aussi pour juger ce que vous tenez.

07Et la loi ?

En France, une arme héritée ou trouvée se déclare, et la démarche passe par le Système d'information sur les armes, le portail officiel du ministère de l'Intérieur. Les options sont, selon la catégorie de l'arme et votre situation, la conserver, la vendre par l'intermédiaire d'un armurier, ou la remettre à l'État. Je ne détaille pas ces règles : elles dépendent de la catégorie, de votre cas, et elles changent. Les pages des préfectures les expliquent, et un armurier vous orientera.

Les catégories elles-mêmes, C et D, et ce que chacune demande, sont dans quelle arme sans permis.

Questions fréquentes

Le fusil ne porte aucun poinçon. Est-ce normal ?
Cela arrive, et cela dit quelque chose. Un fusil américain n'en porte en général pas, les États-Unis n'ayant pas de banc d'épreuve. Un fusil européen sans aucune marque sur les plats est plus rare, et mérite d'autant plus un contrôle avant tout tir.
Mon fusil est marqué 12-65. Puis-je tirer des cartouches de 70 ?
Non. La cartouche doit être de la longueur de la chambre ou plus courte. Et comme une chambre a pu être rallongée sans nouvelle marque, faites-la mesurer avant d'acheter des cartouches.
Peut-on tirer avec des canons damas ?
Cela ne se décide pas sur le motif du canon ni sur son âge, mais sur l'épaisseur des parois, l'état de l'âme et ce que disent les poinçons d'épreuve, à l'établi. Jamais avec de la grenaille d'acier. Une réépreuve au banc est possible.
Faut-il le nettoyer avant de le montrer à un armurier ?
Un chiffon sec sur l'extérieur, rien de plus. La poussière ne gêne pas le contrôle ; un polissage ou un ponçage, oui, parce qu'il efface ce qu'il fallait lire.

Sources

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